Comment le web et le smartphone bousculent l’économie

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Comment le web et le smartphone bousculent l’économie

Au-delà des prophéties idéalistes et des imprécations catastrophistes, la réalité de changements profonds

Photo OuiShare Photo OuiShare (licence CC)

Depuis longtemps, l’Internet a cessé de se confiner à l’échange d’informations et d’idées pour lequel il a été conçu par des militaires et adopté par les chercheurs universitaires (DP 1159). Désormais, il se développe aussi dans la sphère de l’activité économique où il a ses prophètes comme ses contempteurs.

Les premiers annoncent l’avenir radieux d’un marché enfin vraiment transparent où tout un chacun peut agir à armes égales et s’épanouir dans l’échange collaboratif contribuant à la prospérité commune. Les seconds y voient un nouvel avatar de l’exploitation des dominés par les dominants, au travers de l’atomisation du monde du travail et de l’effacement des cadres du contrôle étatique – deux évolutions qui entraîneront un appauvrissement généralisé.

En réalité, le web n’est, plus modestement, qu’une extension de la société humaine. De l’imprimerie à la machine à vapeur, à l’électricité, au moteur à explosion ou aux télécommunications, le monde n’a pas attendu l’ordinateur pour évoluer dans la douleur. Et toujours a existé la tentation de s’opposer au progrès plutôt que de s’y adapter pour en tirer bénéfice. Des taxis révoltés contre Uber (DP 2067) aux imprimeurs en restructurations continuelles ou aux libraires concurrencés par Amazon (DP 2068), la scène primordiale des Canuts de Lyon détruisant les machines à tisser se rejoue régulièrement.

Mais les champions de la vente en ligne, tels eBay ou Ricardo, accroissent simplement l’effet de la petite annonce auparavant diffusée via le supermarché du coin ou la feuille locale. Blablacar ouvre le covoiturage en dehors de l’entourage connu. Airbnb facilite l’offre comme le choix d’une chambre chez l’habitant, bien mieux qu’un avis collé à la fenêtre – et la rend attrayante pour un public moins aventureux que celui des jeunes voyageant sac au dos. Quant à l’autopartage de véhicules dédiés, système bien antérieur à l’Internet, il a évidemment bénéficié de la rationalisation liée au smartphone et à la géolocalisation, et se diversifie désormais dans le partage de personne à personne avec une application du type Sharoo.

Par-delà leurs proportions variables de motivation altruiste et de finalité commerciale, et indépendamment du rôle plus ou moins important joué par le système (acteur ou simple intermédiaire), ces différentes plateformes ont un point commun: permettre un contrôle social plus efficace que toutes les polices du commerce du monde, et cela par la publication de statistiques exhaustives et de notations sur la qualité de la transaction par l’acheteur, voire aussi par le vendeur. Sur le web, l’arnaque des châteaux en Espagne de naguère loués sur annonce demeure certes possible, mais seulement sur un site commercial à l’ancienne qui encaisse l’argent sans livrer l’objet.

Le web a aussi créé de nouvelles opportunités de louer ses services, du réseautage autour du CV sur LinkedIn à l’exercice à distance de toutes sortes d’activités professionnelles, voire créatives et techniques, y compris menées à plusieurs. Opportunité formidable pour les talents du tiers-monde qui n’ont plus forcément besoin de s’expatrier, mais bien sûr concurrence redoutable pour ceux des pays industrialisés dont les tarifs sont à la mesure du niveau de vie de leur population. Au demeurant, même un site aussi tourné vers la minimisation absolue du prix du télétravail que Mechanical Turk finit par trouver, dans l’organisation des travailleurs comme il se doit, son antidote en ligne.

Quant au financement d’un projet entrepreneurial, il peut aussi trouver sur le web une alternative à l’emprunt auprès de proches ou de banques ou à l’intéressement d’investisseurs, au travers de sites de financement participatif qui vont de l’appel aux dons à l’achat anticipé pour constituer la trésorerie nécessaire au démarrage de la production. Plus généralement, certains sites réinventent carrément la banque en revenant à sa mission originelle (collecter l’épargne pour la prêter) et mettent en relation, sur des plateformes comme Prêt d’union ou Zopa, des investisseurs et des emprunteurs via un algorithme qui structure les portefeuilles individuels en vue de minimiser les risques.

De même que les blogs et les réseaux sociaux ont mis fin au monopole unilatéral des médias professionnels sur l’information et le débat, les nouveaux outils du web donnent aux consommateurs de nouveaux moyens de communication et d’action. Et aux esprits indépendants la possibilité de contourner, ou compléter, l’emploi dans une grande firme (avec ses économies d’échelle, mais aussi ses lourdeurs) pour se réaliser professionnellement ou simplement gagner leur vie. Est-ce une illusion naïve? Pour s’être adouci sous l’effet de l’Etat social, le salariat reste un régime d’exploitation mis en place par la révolution industrielle et le développement des grandes sociétés, qui ne saurait tenir lieu d’idéal humain en matière économique.

Un défi reste celui de la capacité des pouvoirs publics de prendre la mesure de ces changements, à deux fins également importantes. D’une part, pour adapter les modalités de régulation: supprimer celles qui sont obsolètes, en dispenser ceux dont le mode de fonctionnement ne les justifie pas et en adopter des nouvelles au besoin – comme l’émergence des vélos électriques a nécessité des modifications réglementaires adaptées à cet hybride entre le vélo et le cyclomoteur. D’autre part, pour faire définitivement sortir les systèmes d’imposition fiscale et de protection sociale d’une vision dépassée de salariés à plein temps, d’indépendants ayant pignon sur rue et de propriétaires ou rentiers, afin d’intégrer une vie professionnelle susceptible d’émarger successivement, voire simultanément, à ces différentes conditions.

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