Victoire patronale, grâce à la complicité d’Unia

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Déposé par dans 26 novembre 2013 – 15:22

Dans le canton de Neuchâtel, la Loi sur les heures d’ouverture des commerces a été acceptée. La stratégie patronale – signer une CCT avec Unia afin de neutraliser les syndicats et la «gauche» – a donc marché. Bilan d’une bataille exemplaire, malgré la défaite.

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La configuration était rare: d’un côté, les organisations patronales, le Conseil d’Etat, l’ensemble de l’establishment politique – de l’UDC à solidaritéS – et les bureaucraties syndicales; de l’autre, un groupe de vendeuses et de vendeurs, soutenu par les militant-e-s de notre mouvement, la Gauche anticapitaliste (GA). La disproportion des moyens était manifeste: les partisans de la Loi sur les heures d’ouverture des commerces (LHOCom) ont dépensé plus de 100’000 francs (tous-ménages, annonces dans la presse, affiches format-mondial, etc.) alors que nous n’avons pu compter, en tout et pour tout, que sur un budget de 15’000 francs… Bref, c’était vraiment David contre Goliath!

Stratégie patronale payante

La LHOCom prévoit notamment d’autoriser l’ouverture des magasins jusqu’à 19 h la semaine (20 h le jeudi) et jusqu’à 18 h le samedi, de même qu’un dimanche par année ainsi que le 26 décembre et le 2 janvier. Elle participe de la volonté patronale de déréglementation généralisée des horaires des commerces.

Dans le canton de Neuchâtel, les réticences à ces projets de déréglementation ont toujours été fortes. Toutes les votations l’avaient jusque-là confirmé. Même le projet fédéral visant à permettre aux shops d’ouvrir 24 heures sur 24, soumis au vote le 22 septembre dernier, avait ainsi été rejeté.

Les organisations patronales du commerce de détail ont dès lors mis en œuvre la stratégie suivante: elles ont signé une convention collective de travail (CCT) avec la direction locale d’Unia afin de neutraliser les syndicats et la «gauche». C’était le seul moyen de faire passer la pilule des ouvertures prolongées des magasins. A l’issue du vote, David Taillard, responsable du secteur tertiaire pour Unia – Neuchâtel, l’a confirmé à sa manière: «Pour les Neuchâtelois, ça n’a pas été facile de voter à l’inverse de leurs habitudes» (L’Impartial/L’Express, 25 novembre 2013). Il fallait bien, en effet, une coalition large, de l’UDC à solidaritéS…

Propagande mensongère d’Unia

La direction d’Unia n’a pas été confrontée à un exercice facile. Alors que ce syndicat proclame à longueur d’année la nécessité d’un salaire minimum de 4000 francs, la CCT qu’elle a signée prévoit un salaire minimum de 3467 francs (x 12!), ce qui fait quand même plus de 500 francs de moins… L’illustration de cette contradiction a été la réaction de Catherine Laubscher, la secrétaire régionale d’Unia – Neuchâtel, à la présentation par le Conseil d’Etat neuchâtelois d’un projet de salaire minimum légal: elle l’a dénoncé en prétendant que «c’est clairement insuffisant pour vivre dignement» (24 heures, 12 novembre 2013); il prévoit pourtant un montant plus élevé (3640 francs) que celui de la CCT signée par Unia…

La propagande des dirigeant-e-s de ce syndicat, abondamment relayée par la Pravda locale (L’Impartial/L’Express), a fait la part belle aux arguments mensongers. Elle a voulu accréditer l’idée qu’il était question d’une «CCT pour 5200 employés» (L’Impartial/L’Express, 2 novembre 2013) alors qu’elle ne s’appliquera qu’à 3029 employés. Près de 60% du personnel de la vente ne subira ainsi que les effets négatifs de la loi, sans aucune contrepartie, fût-ce minime! Catherine Laubscher et consorts ont également osé affirmer que «plus de 75% des vendeuses non qualifiées (et 50% des vendeurs) gagnent moins que le minimum prévu dans la CCT» (L’Impartial/L’Express, 26 octobre 2013). Or, le rapport du Conseil d’Etat sur le salaire minimum confirme que seule une infime minorité d’employé-e-s bénéficiera d’une hausse de salaire grâce à la CCT.

Rentrer dans le rang?

L’issue du vote est une victoire pour les grands groupes de la distribution: ils augmenteront leurs parts de marché au détriment des petits commerçants. Par contre, c’est une défaite pour les salarié-e-s de la vente. Leur vie familiale et sociale pâtira de la prolongation des horaires de travail. De surcroît, le salaire minimum prévu par la CCT risque de devenir une nouvelle référence pour le patronat, un salaire de dumping légitimé par le syndicat! La déception des vendeuses et vendeurs qui se sont battu-e-s en première ligne, en menant un combat exemplaire, pour empêcher cela est donc parfaitement compréhensible.

Le résultat du scrutin doit toutefois être apprécié à sa juste valeur. Nous avons perdu, certes, mais près de 40% des votant-e-s se sont quand même opposé-e-s à une loi qui était soutenue par à peu près tout le monde! De plus, notre combat est loin d’être arrivé à son terme. Une fois digérée notre défaite, il s’agira de se battre pour faire appliquer les quelques (maigres!) acquis de la CCT. Deuxièmement, nous serons rapidement appelé-e-s à nous mobiliser pour faire face aux projets de nouvelles déréglementations des horaires projetées par les autorités fédérales. Enfin, il est certain qu’à l’échéance de la CCT (fin 2017), les organisations patronales reviendront à la charge pour aller plus loin, par exemple avec l’exigence d’ouvertures supplémentaires le dimanche. Bref, une conclusion s’impose: il est impératif de perpétuer la dynamique d’engagement militant qui s’est manifestée lors de cette bataille, en préservant, voire en consolidant un cadre collectif de réflexion et d’action.

Agostino Soldini

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