La bière, la Coupe et la forêt amazonienne

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La bière, la Coupe et la forêt amazonienne

Ivre de puissance, la FIFA fait pression sur le Brésil en faveur d’un brasseur sponsor et au mépris des prohibitions locales

Yvette Jaggi
26 mars 2012
DP 

Pour compenser leur habitude et culture du retard, les Brésiliens comptent sur le jeitinho, cet art national de l’arrangement acrobatique, pour ne pas dire miraculeux.

Il n’en faudra pas moins pour que soient prêts à temps aussi bien les stades à rénover ou à construire dans les douze villes hôtes de la Coupe du monde en 2014 que les équipements prévus pour les Jeux Olympiques de 2016 à Rio de Janeiro. La Fédération internationale de football association (FIFA) et le CIO alternent les inspections anxieuses et les communiqués autorassurants, non sans poser leurs conditions.

Soit le cas exemplaire de la bière Budweiser. Son producteur n’est autre que le plus grand groupe brassicole du monde, Anheuser-Busch, qui fait de longue date partie des «affiliés marketing» de la FIFA, catégorie sponsors de la Coupe du monde. Ce statut, partagé pour 2014 avec sept autres grandes entreprises actives sur le marché brésilien, assure à Budweiser une forte présence de sa marque et de ses bières dans tous les messages et lieux liés au grand tournoi de 2014.

Problème: la consommation ou en tout cas la vente de boissons alcooliques est prohibée dans les deux tiers des stades prévus pour des matches de Coupe. Désireux de faire mieux que préserver cet acquit, le gouvernement brésilien a étendu cette interdiction dans son projet de «Loi générale sur la Copa», dont la FIFA a dit grand mal, en des termes particulièrement vexants choisis par son secrétaire général Jérôme Valcke. Il s’en explique vaguement, tandis que son président, l’inoxydable Joseph Blatter, n’y voit manifestement rien à redire.

Sommée de réagir, Dilma Roussef, présidente de la République fédérale brésilienne, dévie en corner: il devrait incomber à chacun des douze Etats concernés, plus précisément à leur gouverneur et à leur parlement, de définir les termes des accords à négocier avec la FIFA. Pour faire bon poids, le Parti des travailleurs préconise que les maires et les conseils des villes hôtes soient associés aux discussions. Sauf que la FIFA exclut en principe toute solution différenciée et veut imposer une réglementation unifiée et positive, conformément à la promesse, signée en 2007 déjà, par le président Lula lui-même qui prévoyait une «exception Copa».

De fait, la situation est actuellement bloquée. D’un côté, la FIFA défend Anheuser-Busch / Budweiser, son plus fidèle partenaire officiel depuis la Coupe de 1986 au Mexique. En face, à la tête d’un gouvernement composite, Dilma Roussef peine à faire accepter ses principaux projets par un parlement où elle dispose d’une majorité composée d’une dizaine de groupes qui excellent à se neutraliser mutuellement, à vendre leur assentiment au prix fort et à jouer la montre.

A l’heure actuelle, deux textes font principalement débat: la Loi générale et le Code forestier, censé réglementer les abattages mais rejeté pour des raisons inverses tant par le puissant lobby agricole que par les défenseurs de l’environnement. Or la Conférence Rio+20 approche, convoquée pour juin prochain. Si la double obstruction devait se prolonger deux à trois semaines encore, Budweiser et la forêt amazonienne attendront plusieurs mois pour connaître leur sort.

On mesure la dimension des enjeux: l’avenir du plus grand poumon de la planète d’un côté, les intérêts d’une immense entreprise mondialisée et d’une richissime organisation sportive de l’autre. Laquelle n’hésite pas, pour des motifs économiques, à forcer des autorités nationales ou locales à revenir sur des dispositions favorables à la santé humaine, à l’ordre public et à la sécurité dans les stades et leurs alentours.

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